Quand j’étais jeune, mon père me répétait souvent une phrase qui m’a construite en grandissant :
« Si quelqu’un y arrive, pourquoi pas toi ? »
Je ne sais plus s’il mentionnait ma couleur de peau ou le fait que je sois une fille. En tout cas, je ne pense pas qu’il ait insisté sur ces « différences ».
Mais que je le veuille ou pas, être noire est visible en France… Et moi, je me suis construite avec cette idée simple :
je ne vaux pas moins qu’un autre.
Dans ma famille, faire de longues études n’a jamais été une option. C’était une évidence.
On m’a appris à être ambitieuse. J’ai grandi en croyant à la méritocratie.
(Quelle idée de merde, avec le recul.)
En tout cas, j’étais une élève studieuse. Sage.
Parfois première de la classe.
On disait de moi et de mes copines, qu’on était des intellos…
J’ai grandi en banlieue, dans le 91.
La mixité sociale, je connais.
Noirs, blancs, arabes, asiatiques, pauvres, classe moyenne…
Je voyais les différences sans leur donner de valeur.
Je faisais le Ramadan, pas mes copines.
Et alors ?
Ça n’avait aucun impact dans ma vie.
Je me suis construite comme ça : en croyant en moi et en mes capacités.
Mais très tôt, j’ai compris que quoi que tu fasses tu seras jugée et que finalement les dés sont pipés…
Parce que j’étais « intello », on disait que je faisais “comme les blancs”.
Et dans le même temps, ma prof d’anglais ne m’a pas proposée pour un voyage scolaire réservé aux meilleurs élèves… Parce qu’elle pensait que je n’avais pas les papiers. J’avais 11 ans, je suis née Française.
Malgré tout, je me suis longtemps dit que je n’avais jamais vraiment subi du racisme.
Sans nier le vécu des autres, je me pensais juste chanceuse.
Aujourd’hui, ça fait presque dix ans que je travaille dans une grande entreprise aéronautique.
Entourée majoritairement d’hommes, blancs, ingénieurs.
Moi, je suis une femme noire, musulmane et je travaille dans la communication.
Le combo parfait pour ne pas être prise au sérieux dans ce genre d’entreprise.
Et franchement, j’en ai entendu des réflexions absurdes.
« Maintenant, avec les quotas de diversité, c’est devenu difficile pour les hommes blancs… »
À une collègue maghrébine :
« Non, mais toi ça va, tu as les cheveux lisses… »
Comme si la valeur d’une personne se mesurait à la texture de ses cheveux.
Comme si « les autres » n’étaient pas légitimes à travailler dans cette entreprise. Qu’ils n’étaient que des quotas à remplir. Rien d’autre.
Je pourrais continuer la liste longtemps.
Mais à quoi bon ? Le racisme ordinaire est banal…
« Vaut mieux se taire, il faut les ignorer… »
Et puis moi dans mon parcours de vie, je suis tombée. Puis je me suis relevée. Plusieurs fois. J’ai douté. Plusieurs fois.
Aujourd’hui, je suis une autre personne, beaucoup plus confiante…
Et cette semaine, j’ai eu une discussion au travail.
Une discussion lunaire.
Du racisme pur. Décomplexé.
Pas dirigé frontalement contre moi, mais qui me concernait directement….
Depuis, je suis en boucle. En colère et j’en ai ras-le-bol…
D’où ce besoin d’écrire.
Et j’ai fait ce constat terrible :
Tu peux faire tous les efforts du monde.
Étudier. Travailler. Être irréprochable.
S’éduquer, être empathique…
Ça ne suffira JAMAIS.
On te renverra toujours à ta « différence ».
À ta couleur de peau.
À ta religion.
Aux stéréotypes.
Mais… ATTENTION… moi je suis l’exception…
On me dira :
« Non mais toi ça va… »
« Tu es jolie pour une noire… »
« Tu t’exprimes bien pour une noire… »
En pensant te faire un compliment.
Alors qu’il n’y a rien de plus méprisant et d’abject…
Et si tu oses te plaindre, on te dira que tu devrais être reconnaissante.
« Sans la France, tu n’es rien. »
Aujourd’hui, j’en ai marre.
Marre d’être la caution « je ne suis pas raciste, j’ai une collègue/amie/voisine noire ».
Parce qu’en fait, non.
Je ne suis pas une exception.
Je ne suis pas une carte joker.
Ceux qui me ressemblent méritent le respect.
Ces personnes que l’on croise chaque jour sans vraiment les voir : les femmes de ménage, les agents d’entretien, celles et ceux qui travaillent dans la restauration, toutes ces personnes qui pourraient être mes tantes, mes oncles, mes parents.
Eux aussi ont une dignité.
Ils font le travail que d’autres ne veulent pas faire.
Ce sont eux que l’on voit à 5h du matin dans le RER, partir travailler pour des employeurs qui les méprisent… Epuisés mais debout pour un putain de SMIC.
Et pourtant, on ose dire qu’ils « profitent du système ».
On nous a appris à nous faire petits.
À lisser nos cheveux.
À adoucir nos prénoms.
À cacher nos accents, nos croyances, nos traditions.
A s’intégrer…
Comme si nos origines étaient un poids.
Comme si elles étaient un problème à corriger.
Mais moi, je veux dire autre chose.
Nous avons de la valeur.
Et nos origines ont de la valeur.
Elles sont une richesse. Une mémoire. Une histoire.
Nos cultures aussi variés soient-elles sont vivantes et belles.
Nos religions, nos coutumes, nos façons d’aimer et de croire ne sont pas des menaces : bien au contraire, elles sont des trésors.
Je suis noire.
Je suis comorienne.
Je suis musulmane.
Je suis une femme.
Je suis éduquée.
Je suis forte.
Ma culture est riche.
Ma religion est saine.
Mon histoire est légitime.
Pourquoi devrions-nous nous cacher ? Pourquoi devrions-nous nous taire ?
Je refuse de croire que mes racines ou ma religion sont un frein à ma légitimité.
Je refuse cette injonction.
Au contraire :
Je veux les porter comme un étendard.
Fière de ma peau, de ma culture, de ma religion, de mes parents, de mon éducation.
Mon parcours est fait d’efforts, de courage, de travail et de rêves.
J’ai encaissé beaucoup mais je suis toujours là…
Nous sommes toujours là et que ça dérange ou pas on ne compte pas bouger…
Comme disait Kery James :
« Si j’rugis comme un lion c’est qu’j’compte pas m’laisser faire….J’suis pas un mendiant, j’suis venu prendre c’qu’ils m’ont promis hier »
Et ce n’est pas une faveur qu’on nous fait.
C’est notre place légitime.
